L’instruction à charge comme norme – dérive silencieuse de la justice haïtienne
En Haïti, l’équilibre déjà fragile de l’appareil judiciaire se voit menacé par une dynamique aussi insidieuse qu’acceptée : la normalisation d’une instruction exclusivement à charge, sous la pression croissante des réseaux sociaux et de certaines organisations dites de défense des droits humains.
Le juge d’instruction, tel que défini par notre droit et par les standards internationaux, est un magistrat de l’équilibre. Il est tenu de rechercher à la fois les charges et les décharges dans les faits qui lui sont soumis. Or, dans la pratique actuelle, toute tentative d’instruction à décharge est rapidement assimilée à une manœuvre de protection d’intérêts inavouables ou de blanchiment judiciaire.
Cette posture populiste, nourrie par une défiance justifiée mais mal canalisée à l’égard de la justice, mène progressivement à une perversion du rôle judiciaire. Le juge est sommé de s’aligner sur la vindicte populaire, au risque d’être accusé de complicité ou de corruption. Ainsi, au lieu d’un espace rationnel de quête de vérité, l’instruction devient le prolongement de la colère sociale.
Les réseaux sociaux, par leur logique de vitesse et de polarisation, n’ont fait qu’exacerber cette dérive. Pire encore, certaines organisations de défense des droits humains, pourtant garantes des principes de présomption d’innocence et de procès équitable, deviennent elles-mêmes les relais d’une pression politique qui pousse à l’inquisition, non à la justice.
Il ne s’agit pas de nier la réalité de l’impunité ou de défendre une justice complice. Il s’agit d’alerter : lorsqu’un système judiciaire fonctionne sous la contrainte émotionnelle et médiatique, il cesse d’être indépendant. Et lorsqu’un juge n’instruit plus à décharge, il cesse d’être impartial.
Ce glissement n’est pas sans conséquence. Il alimente la défiance, détruit les fondements de l’État de droit, et fait place à une “justice de perception” où la condamnation devient un spectacle public, et non le résultat d’une procédure contradictoire et rigoureuse.
Notre société a le droit d’exiger la justice. Mais elle a le devoir de la réclamer dans le respect des normes qui en garantissent la légitimité.
📌 Si nous voulons une Haïti plus juste, nous devons commencer par protéger les principes mêmes de la justice – même quand ils semblent inconfortables.
Jean Baptiste Pierre
Juriste, chercheur en sécurité publique et défense



